15-01-09
ECHANGE ET CREATION : QU’EST CE QUE C’EST ?
Petit débat entre amis
Citations en entrée :
« On ne sait pas le pourquoi des choses que l'on fait. Quand je sais pourquoi j'aime une chose, je l'aime déjà un peu moins. L'oeuvre est intéressante dans la mesure où elle échappe aux intentions de son créateur et à l'explication de son spectateur. » Pierre Soulages, peintre
Evoquant l’enfermement subi par une étudiante russe sous Brejnev, plongée des mois durant dans le noir, devenue aveugle… une étudiante qui, à sa sortie, délivre à une amie ce qui sera, selon lui, LA grande traduction du Don Juan de Byron en russe, George Steiner en déduit que : « L’esprit humain est indestructible, totalement », « la poésie peut sauver l’homme, même dans l’impossible », « une traduction traduit ce qu’elle traduit, autrement dit langage et réalité ont un rapport » et « quatrièmement, il faut être très joyeux »…
George Simmel analyse dans La tragédie de la culture, la mode et ses effets : « Nous ne cherchons pas moins le tranquille abandon aux êtres et aux choses que la façon énergique de nous affirmer vis-à-vis d’elles. (…) L’imitation libère l’individu des affres du choix. (Elle le) décharge de la difficulté de se soutenir soi-même. (Mais) l’imitation participe à la distorsion.»
« The proof of the pudding is in the eating », disait Engels
Questions-Réponses
“L’intégration de l’humain dans le collectif », objectif cité dans l’article de Libération du 4 août 2008. Quel rapport avec un festival ? Comment décrire les effets de la participation du public ?
C’est une nécessité. Et ce n’est pas une évidence. Au début il y a le manque, le besoin de s’associer à d’autres. Suit la négociation, la renégociation… la reconnaissance ou la cohabitation. Tout dépend d’une compréhension mutuelle, d’un accord. De même que social et politique peuvent signifier la même chose, le collectif est à l’humain ce que le public est à l’art : une chance. Comme l’est la Difficulté, devant laquelle nous sommes à la fois fascinés et devant laquelle nous avons l’occasion de nous affirmer, de nous soutenir nous-même.
Participer à une action culturelle peut transformer un individu dans ses relations aux autres et à lui-même. Mens alors ! cherche obstinément cet immense plaisir. Le plaisir de Manu, handicapé, qui chaque année vient danser avec l’Ermitage Jean Reboul, celui des comédiens de la Villa Cayeux qui paradent parmi les spectateurs, fiers du succès rencontré par leur spectacle, celui de Jean Pierre prêtant son tracteur et une charrette vieille de 200 ans pour les Vies minuscules avec Denis Michel…
Et leur plaisir est directement lié, dans un temps et un espace homogène, celui d’un festival, d’une semaine de fête, à celui de gens dont la vie a changé : Roxane ou Bertrand, venus de loin et devenus techniciens du son et de la lumière, de Frédéric qui a repris la musique et joue à l’Opéra, de ma mère qui a joué avec la Touffe et fait de la musique pour la PREMIERE FOIS. Ce temps du festival fait penser à celui du Carnaval. Un Carnaval ? A ceci près qu’à Mens alors ! les gens vont à visage découvert. La force de la transformation collective entraîne l’individu dans son intimité.
Nous partons de l’impossibilité d’un art sans échange. Nous y ajoutons la prise de conscience des menaces sérieuses pesant sur la liberté de l’artiste, pesant de fait sur la liberté du public d’accéder aux œuvres. Désenchantés, les pouvoirs publics renonceront-ils à soutenir un art « non rentable » ? Il faut reconnaître la tendance inéluctable devant les faits : cette menace sera exécutée si nous ne faisons pas preuve d’une nécessaire mise en question des termes de l’échange. Nous devons réussir.
Mens alors ! est une manifestation des vertus de la prise de risque, de la possibilité des rencontres créatives en tous sens, au-delà de la seule réunion des êtres, au-delà de la fête, au-delà d’une interactivité simpliste.
A noter une réalité pour les artistes, ce sont les concerts qui font vivre et il est difficile d’en trouver. La quantité de concerts ou d’expositions d’un artiste ne dépend pas seulement de son talent, mais aussi de sa capacité à se vendre. En regardant à la loupe, il est courant de voir de merveilleux artistes passer l’année sans défendre un projet personnel. Ces projets personnels sont le fruit d’une quête. Les artistes sont des explorateurs et leurs trouvailles ont le goût merveilleux de l’art, bien plus à mes yeux que les « produits » (programmes et répertoires) destinés à tourner. La forme est essentielle mais l’étincelle de vie dans une oeuvre est la clef principale pour la réussite de la rencontre avec le public.
C’est pourquoi Mens alors ! ne fait pas tant de la diffusion que du compagnonnage, de l’accompagnement dans la création... Hors de la capacité financière des institutions où la commande, les répétitions, etc. sont prises en charge.
Entre les artistes (professionnels, amateurs), avec le public, il n’y a plus de hiérarchie implicite, il n’y a plus que le choix de voir tel geste à tel endroit... et les confrontations qui en découlent. En création en particulier, l’oeuvre est lâchée en pâture aux regards. Des regards critiques, vifs, rétifs ou méfiants. Elle doit être capable de se soutenir elle-même. Et la modestie de moyens du festival place la création dans une certaine nudité (de petites jauges, des lieux multiples et changeants). La création (comme la sociologie ?) est un combat. Elle place le public dans une position telle, qu’il voit la fragilité. Cette position fait de la rencontre avec l’oeuvre une prise de risque.
Quand elle est un succès, cette rencontre est éminemment chaleureuse et valorisante, humaine et liante.
Beaucoup de festivals se construisent sur un partage des esthétiques et des publics, signe d’un certain statu quo et d’une situation sur les territoires de « post-démocratisation culturelle » où l’offre est dense, les programmations sont hiérarchisées. Les débouchés sont moindres que les oeuvres en circulation. Au sein de chaque « chapelle », les programmations se construisent sur une hiérarchisation des réputations, soit la mesure de la capacité supposée des artistes à attirer du public. Il y a des spéculations, des « bulles » et des « krachs ». Quand les stars, les « grands noms ou valeurs sûres » échouent, déçoivent, connaissent « un jour sans »…
Et en ces temps de disette, l’étau se resserre et la pression monte. Les festivals se multiplient qui font appel à de grosses têtes d’affiches, qui nécessitent des budgets pharaoniques et qui « instituent » cette hiérarchisation entre stars, artistes reconnus et jeunes talents.
Il est déraisonnable de se lancer dans cette course, et plus intéressant de se concentrer sur la qualité artistique des propositions.
Nous tentons de placer l’artiste et le public hors de cette foire d’empoigne.
Mens alors ! pourrait s’appeler le festival de l’inattendu plaisir de vivre l’art ?
Oui.
Pour ouvrir à une construction de l’individu, l’art ne doit pas pousser des portes ouvertes, il doit ouvrir des portes. Or, les portes intimes qui font que l’individu se sent inclus, valorisé, intelligent, ne s’ouvre que difficilement quand elles sont fermées. Elles ne sont jamais fermées dans l’absolu, elles sont fermées par rapport à telle ou telle manifestation. Entre le volontarisme nécessaire pour se rendre au spectacle et le hasard de la rencontre avec l’art, quand il surgit, il y a chez le spectateur un mouvement presque physiologique qui peut aller de la construction à la destruction de son rapport à l’art, de son désir ou plaisir.
Touchant aux domaines du sensible, l’art réveille des pulsions et suscite des réactions d’autant plus vives qu’il est vif lui-même. La force du partage est ainsi autant dans la communion, dans « l’abandon aux êtres et aux choses » – autorisé par le confort d’un bal, la beauté de la langue de Pierre Michon ou de Racine, la majesté d’un récital de musique classique, de chanson, le spectacle de la virtuosité – que dans « la façon énergique de nous affirmer vis-à-vis d’elles » - le rock garage trop fort sans fauteuil dans un garage en l’état, la danse d’une personne handicapée, le silence à un concert quand on s’est levé à l’aube pour l’entendre -.
Passant du chaud au froid Mens alors ! est festival de l’éveil des sens.
Je renvois au goût de P Soulages pour l’irrésolu et à la citation de G Simmel en page 5, Mens alors ! est le festival des artistes et des arts qui se soutiennent eux-même. Aux artistes de s’appliquer une éthique de la conviction (plus ils « projètent » et plus ils « parlent » au public). Aux organisateurs de s’appliquer une éthique de responsabilité (les prix, les promesses, les ambitions techniques, la sécurité du public, la qualité de l’information). Alors le public peut accéder à une éthique de réceptivité. Celle dont G Steiner (seconde citation de la page 5, décidemment pas mis là par hasard), sous-entend qu’elle est tension, intelligence vive, de celui pour qui le Tragique et le Beau sont irreconciliables.
On peut rire, danser, on peut s’isoler et plonger dans des pensées graves. Mais à Mens alors ! on est invité à ne pas échapper à ces états, puis à en changer. On ne peut pas s’ennuyer.
Je cite G Steiner : « Il y a dans la réconciliation, comme dans la venue du messie, juste l’ombre d’un certain ennui. »
Comme je suis responsable, si je ne veux pas de réconciliation au sens de l’affaissement du sens et du désir, alors j’entre en confrontation avec le désir consensuel du seul plaisir, de la fête. La confrontation existe avec le public, les équipes, les partenaires, les artistes. L’enjeu est de faire de cette tension une tension positive. Ce qu’il est si bon de partager est alors le plaisir d’une construction politique, culturelle, belle : une réalisation collective qui soit aussi une réalisation personnelle.
On peut (doit ?) se passer de la tentation d’une mièvre réconciliation, où les désirs et les talents s’érodent. En revanche, on ne peut se passer d’amour. Comme disait un spectateur « Mens alors ! est le festival des gens gentils ». Je reconnais que ça puisse agacer…
Je comprend alors que derrière nos actions de lien social, puisse couver un certain nombre de questions et parfois une certaine tension. Dans la rue j’ai entendu des jeunes un peu agressifs dire « C’est facile les paraplégiques. » Facile ? Non. C’est plus facile de les laisser de côté. Ce ne fut pas facile pour eux ou pour nous de donner des personnes handicapées et leurs désirs intimes en spectacle (improvisation pendant le bal rigodon, Versailles story avec la complicité d’Emanuelle Cordoliani, de ses comédiens et chanteurs, Sylvain Groud, Renaître au parfum qui fait l’ombre douce et exposition désir d’enfant). L’exposition montrée cette année (J Bidermann et A Marvillet) le montre admirablement. Et ce ne fut pas plus facile de les faire danser avec d’autres danseurs « non handicapés » (Juha Marsalo, Déviation de parade). Montrer c’est donner une place. Donner une place c’est tout l’enjeu. Et leur façon de « dire » rejoint alors la cruauté à la mode du slam. La violence suscitée était connue. De même, à deux occasions nos propositions ont pu paraître « intrusives » : lors de la recherche de lieux privés, d’appartements pour les têtes à têtes ou la déviation de parade ; et lorsque nous avons sollicité l’apport chez les stagiaires d’un projet personnel.
Ces sollicitations, comme la recherche d’hébergeurs, d’objets rares et précieux, etc. font les espaces neufs, encore inexplorés, soudain partagés, qui irriguent Mens alors ! Mais leur exploration se heurte d’abord à la méfiance. Perçues autrement dans la dernière ligne droite, quand les équipes s’activent un peu partout, les portes s’ouvrent enfin… L’intrusion d’hier est alors une joyeuse occasion de partager, de créer la surprise, de participer, d’être valorisés…
Ainsi ce qui, dans un premier temps et sur la proposition d’un artiste, peut dérouter, est ce qui, selon le pari que nous faisons, crée le lien entre l’œuvre et le village, l’œuvre et les gens, l’œuvre et son contexte, indissociables désormais, générateurs d’un moment unique et précieux.
Une Université d’été sur les pratiques artistiques ? Sur la démocratisation de l’art ? Sur le (dé)cloisonnement culturel de la population rurale ? Sur la place de la jeune création artistique française dans les circuits actuels de création et de diffusion ? Sur les liens entre art et lien social ?
Ni l’un ni l’autre mais tout cela à la fois. Il n’est pas nécessaire de spécialiser artificiellement un festival pour qu’il rayonne. Il n’est pas nécessaire d’attirer des dizaines de milliers de personnes pour donner du sens à la rencontre avec l’art.
A l’heure du micro crédit, des consommations équitables, des énergies renouvelables, des mutualisations de moyens ou loisirs alternatifs, Mens alors ! affirme en un lieu l’intérêt d’une expérience artistique et sociale. Mens alors ! est un laboratoire pointu, responsable et solidaire. Mis en œuvre par des bénévoles pendant leurs vacances.
Vous êtes bien sûr de vous, ne serait-ce pas une manifestation un brin prétentieuse, orgueilleuse ou péremptoire ?
Non, c’est impossible car c’est une œuvre collective, remise en cause si souvent qu’elle est modeste. Un festival si incertain qu’il est joyeux de le voir exister. Une réthorique écrite à plusieurs voix dissonantes.
Le festival peut déplaire mais pas ignorer les avis et les dédaigner.
Alors, clairement, il apparaît que l’art est une source inestimable d’animation, de décloisonnement, de dynamisme, d’élévation, de renforcement… du sens, des liens, des regards, du désir, des pratiques, des termes de l’échange, de l’activité économique. Mens alors ! défend consciencieusement la mise en mouvement de tous ces phénomènes en même temps… et de manière ordonnée, fluide et cohérente.
Devant un programme aussi hétéroclite, une question me vient, quelle en est la cohérence ?
Elle est artistique et humaine, de l’ordre du voulu et du ressenti. Elle est construite dans le collectif, les frictions et les confrontations aux autres. A Mens alors ! il y a quelque chose de la « couleur des voyelles », d’un embrasement risqué (car on aime ou pas) et « je est un autre », heureux du voyage. Le projet de Mens alors ! n’est pas naïf, il est optimiste.
Au-delà d’un débat sur l’art, le festival pose une question plus large ayant trait aux rapports sociaux et à la place – la légitimité ?- de l’autre, sous la forme de telle ou telle association, de telle ou telle forme de langage. La communion un temps subie déplace des lignes. Réactif, le spectateur ne tarde pas à devenir actif.
Certains préjugés ayant la vie dure, cette interrogation, ces débats sur la forme interroge la place des gens : de ceux qui aime le jazz ou pas, à ceux qui aime le rock, la danse ou pas… La question se déplace et appréhende tour à tour la place des jeunes, des anciens, des enfants en bas âge, des festivaliers, des étrangers, des handicapés… C’est incroyable comment le fait d’être « dansable » ou « écoutable » pour une musique peut violemment heurter la conscience et donner le goût du combat. Soyons fiers que rien (ou presque) de tout ce qui est emprunté n’ait été cassé ou perdu. Soyons conscients du calme retrouvé des montagnes. Soyons fiers de ne pas avoir menti en collant des étiquettes mensongères sur des spectacles difficilement « classables ».
Suivre le conseil de Pierre Soulages (page 2) et échapper aux explications, ce n’est pas fuir. C’est préserver l’art et la qualité de sa réception par le public. Cette qualité est celle de la liberté, laissée à l’interprétation de chacun, et crée un mouvement de bouillonnement merveilleux sur le seuil duquel certains clivages, certains désirs (pas toujours positifs) prennent ombrage d’un manque de repères. Les choses ne sont ni blanches, ni noires, et l’art flotte, multicolore. La chance que nous avons à Mens alors ! c’est de bien voir les bords, les failles et la fragilité de notre entreprise. Cela décuple nos efforts et notre plaisir.
06-09-08
Ce qu'ils en disent (cru 2008)
« Rien ne m’entiche comme le miracle. » Pierre Michon cité par Emmanuelle Cordoliani, comédienne et metteur en scène associée au festival avec le projet de lectures des Vies minuscules.
« Le courage, la diversité, la générosité, la créativité, les rencontres, les échanges... explosent pendant ce Festival avec une ampleur extraordinaire. C'est rare et remarquable je crois. » Victor de la Heras, vidéaste
« Combien cette édition fût réussie. Ca m'a souvent fait chaud au coeur de voir tous ses sourires, cette joie, cette conviction de vivre le rare là-bas à Mens.
Mélangés, parlant, une famille à jouer, attendre, écouter, ouvrir les yeux, tous impatients maintenant de voir la suite. Mélangés, artistes et public.
Mélangeons encore plus l'année prochaine; des rencontres.
Que c'était beau ce monde où "ECHANGE" a brillé en fluo au dessus du village. Un néon.
Ca y est, l'échange est premier et saute aux yeux dans le festival que nous avons créé.
Je répète, c'était bon, une équipe, du coeur à l'ouvrage, du plaisir à être de l'aventure : celle-ci est rare, un éclat, et on pressent encore plus. La poésie.
C'était bon, cette étape franchie, cette réaction. Humaine et liante. C'était bon, je remercie vraiment Mens alors ! de faire venir tous ceux-là, de les faire exister Là. » Nicolas, bénévole depuis la 2e édition
« Pour ces moments "de vies (minuscules) et intenses"... pour la beauté radieuse et vitale de chacune et chacun, de chaque jour... pour ces Moments de Vie qui tirent "vers le haut"...
Salut à vous et à tous ceux qui nous ont accompagnés avec tant d'efficacité, d'intelligence et de chaleur… l'effervescence joyeuse de ces journées. » Frédéric Costa, comédien et médecin
« Quelle efficacité pluridisciplinaire ! Ce n’était que du bonheur. » Alban Gérôme, comédien
« Il y a plus de vie dans un grain de sable que dans l’univers tout entier. » Jérôme Brajtman, guitariste, rapportant à la vue du festival les paroles de son maître.
Fort de son succès et malgré les difficultés financières, fort de son efficacité, de son économie singulière, mutualisée et solidaire, le festival est aujourd’hui aux portes d’une nouvelle aventure. La 6e édition aurait pu être la dernière. Nous nous sommes préparés pour qu’elle soit la plus belle. Elle fut une grande réussite. L’association a néanmoins du mal à boucler son budget.
Face au désir farouche de continuer l’aventure, face à l’évidence du lien entre les artistes et les publics, entre création et échange, nous devons engager une réflexion de fond.
Ce document souhaite avant tout transmettre des éléments concrets d’analyse et des arguments pour que nos partenaires puissent décider de son avenir.
Pour ce faire il faut aussi réussir à transmettre l’esprit et l’ambition profonde du festival.
A la manière d’un celebre philosophe, interrogeons-nous nous même…
15-06-08
ECHANGE ET CREATION : QU’EST CE QUE C’EST ?
Petit débat entre amis
Citations en entrée :
« On ne sait pas le pourquoi des choses que l'on fait. Quand je sais pourquoi j'aime une chose, je l'aime déjà un peu moins. L'oeuvre est intéressante dans la mesure où elle échappe aux intentions de son créateur et à l'explication de son spectateur. » Pierre Soulages, peintre
Evoquant l’enfermement subi par une étudiante russe sous Brejnev, plongée des mois durant dans le noir, devenue aveugle… une étudiante qui, à sa sortie, délivre à une amie ce qui sera, selon lui, LA grande traduction du Don Juan de Byron en russe, George Steiner en déduit que : « L’esprit humain est indestructible, totalement », « la poésie peut sauver l’homme, même dans l’impossible », « une traduction traduit ce qu’elle traduit, autrement dit langage et réalité ont un rapport » et « quatrièmement, il faut être très joyeux »…
George Simmel analyse dans La tragédie de la culture, la mode et ses effets : « Nous ne cherchons pas moins le tranquille abandon aux êtres et aux choses que la façon énergique de nous affirmer vis-à-vis d’elles. (…) L’imitation libère l’individu des affres du choix. (Elle le) décharge de la difficulté de se soutenir soi-même. (Mais) l’imitation participe à la distorsion.»
« The proof of the pudding is in the eating », disait Engels
Questions-Réponses
“L’intégration de l’humain dans le collectif », objectif cité dans l’article de Libération du 4 août 2008. Quel rapport avec un festival ? Comment décrire les effets de la participation du public ?
C’est une nécessité. Et ce n’est pas une évidence. Au début il y a le manque, le besoin de s’associer à d’autres. Suit la négociation, la renégociation… la reconnaissance ou la cohabitation. Tout dépend d’une compréhension mutuelle, d’un accord. De même que social et politique peuvent signifier la même chose, le collectif est à l’humain ce que le public est à l’art : une chance. Comme l’est la Difficulté, devant laquelle nous sommes à la fois fascinés et devant laquelle nous avons l’occasion de nous affirmer, de nous soutenir nous-même.
Participer à une action culturelle peut transformer un individu dans ses relations aux autres et à lui-même. Mens alors ! cherche obstinément cet immense plaisir. Le plaisir de Manu, handicapé, qui chaque année vient danser avec l’Ermitage Jean Reboul, celui des comédiens de la Villa Cayeux qui paradent parmi les spectateurs, fiers du succès rencontré par leur spectacle, celui de Jean Pierre prêtant son tracteur et une charrette vieille de 200 ans pour les Vies minuscules avec Denis Michel…
Et leur plaisir est directement lié, dans un temps et un espace homogène, celui d’un festival, d’une semaine de fête, à celui de gens dont la vie a changé : Roxane ou Bertrand, venus de loin et devenus techniciens du son et de la lumière, de Frédéric qui a repris la musique et joue à l’Opéra, de ma mère qui a joué avec la Touffe et fait de la musique pour la PREMIERE FOIS. Ce temps du festival fait penser à celui du Carnaval. Un Carnaval ? A ceci près qu’à Mens alors ! les gens vont à visage découvert. La force de la transformation collective entraîne l’individu dans son intimité.
Nous partons de l’impossibilité d’un art sans échange. Nous y ajoutons la prise de conscience des menaces sérieuses pesant sur la liberté de l’artiste, pesant de fait sur la liberté du public d’accéder aux œuvres. Désenchantés, les pouvoirs publics renonceront-ils à soutenir un art « non rentable » ? Il faut reconnaître la tendance inéluctable devant les faits : cette menace sera exécutée si nous ne faisons pas preuve d’une nécessaire mise en question des termes de l’échange. Nous devons réussir.
Mens alors ! est une manifestation des vertus de la prise de risque, de la possibilité des rencontres créatives en tous sens, au-delà de la seule réunion des êtres, au-delà de la fête, au-delà d’une interactivité simpliste.
A noter une réalité pour les artistes, ce sont les concerts qui font vivre et il est difficile d’en trouver. La quantité de concerts ou d’expositions d’un artiste ne dépend pas seulement de son talent, mais aussi de sa capacité à se vendre. En regardant à la loupe, il est courant de voir de merveilleux artistes passer l’année sans défendre un projet personnel. Ces projets personnels sont le fruit d’une quête. Les artistes sont des explorateurs et leurs trouvailles ont le goût merveilleux de l’art, bien plus à mes yeux que les « produits » (programmes et répertoires) destinés à tourner. La forme est essentielle mais l’étincelle de vie dans une oeuvre est la clef principale pour la réussite de la rencontre avec le public.
C’est pourquoi Mens alors ! ne fait pas tant de la diffusion que du compagnonnage, de l’accompagnement dans la création... Hors de la capacité financière des institutions où la commande, les répétitions, etc. sont prises en charge.
Entre les artistes (professionnels, amateurs), avec le public, il n’y a plus de hiérarchie implicite, il n’y a plus que le choix de voir tel geste à tel endroit... et les confrontations qui en découlent. En création en particulier, l’oeuvre est lâchée en pâture aux regards. Des regards critiques, vifs, rétifs ou méfiants. Elle doit être capable de se soutenir elle-même. Et la modestie de moyens du festival place la création dans une certaine nudité (de petites jauges, des lieux multiples et changeants). La création (comme la sociologie ?) est un combat. Elle place le public dans une position telle, qu’il voit la fragilité. Cette position fait de la rencontre avec l’oeuvre une prise de risque.
Quand elle est un succès, cette rencontre est éminemment chaleureuse et valorisante, humaine et liante.
Beaucoup de festivals se construisent sur un partage des esthétiques et des publics, signe d’un certain statu quo et d’une situation sur les territoires de « post-démocratisation culturelle » où l’offre est dense, les programmations sont hiérarchisées. Les débouchés sont moindres que les oeuvres en circulation. Au sein de chaque « chapelle », les programmations se construisent sur une hiérarchisation des réputations, soit la mesure de la capacité supposée des artistes à attirer du public. Il y a des spéculations, des « bulles » et des « krachs ». Quand les stars, les « grands noms ou valeurs sûres » échouent, déçoivent, connaissent « un jour sans »…
Et en ces temps de disette, l’étau se resserre et la pression monte. Les festivals se multiplient qui font appel à de grosses têtes d’affiches, qui nécessitent des budgets pharaoniques et qui « instituent » cette hiérarchisation entre stars, artistes reconnus et jeunes talents.
Il est déraisonnable de se lancer dans cette course, et plus intéressant de se concentrer sur la qualité artistique des propositions.
Nous tentons de placer l’artiste et le public hors de cette foire d’empoigne.
Mens alors ! pourrait s’appeler le festival de l’inattendu plaisir de vivre l’art ?
Oui.
Pour ouvrir à une construction de l’individu, l’art ne doit pas pousser des portes ouvertes, il doit ouvrir des portes. Or, les portes intimes qui font que l’individu se sent inclus, valorisé, intelligent, ne s’ouvre que difficilement quand elles sont fermées. Elles ne sont jamais fermées dans l’absolu, elles sont fermées par rapport à telle ou telle manifestation. Entre le volontarisme nécessaire pour se rendre au spectacle et le hasard de la rencontre avec l’art, quand il surgit, il y a chez le spectateur un mouvement presque physiologique qui peut aller de la construction à la destruction de son rapport à l’art, de son désir ou plaisir.
Touchant aux domaines du sensible, l’art réveille des pulsions et suscite des réactions d’autant plus vives qu’il est vif lui-même. La force du partage est ainsi autant dans la communion, dans « l’abandon aux êtres et aux choses » – autorisé par le confort d’un bal, la beauté de la langue de Pierre Michon ou de Racine, la majesté d’un récital de musique classique, de chanson, le spectacle de la virtuosité – que dans « la façon énergique de nous affirmer vis-à-vis d’elles » - le rock garage trop fort sans fauteuil dans un garage en l’état, la danse d’une personne handicapée, le silence à un concert quand on s’est levé à l’aube pour l’entendre -.
Passant du chaud au froid Mens alors ! est festival de l’éveil des sens.
Je renvois au goût de P Soulages pour l’irrésolu et à la citation de G Simmel en page 5, Mens alors ! est le festival des artistes et des arts qui se soutiennent eux-même. Aux artistes de s’appliquer une éthique de la conviction (plus ils « projètent » et plus ils « parlent » au public). Aux organisateurs de s’appliquer une éthique de responsabilité (les prix, les promesses, les ambitions techniques, la sécurité du public, la qualité de l’information). Alors le public peut accéder à une éthique de réceptivité. Celle dont G Steiner (seconde citation de la page 5, décidemment pas mis là par hasard), sous-entend qu’elle est tension, intelligence vive, de celui pour qui le Tragique et le Beau sont irreconciliables.
On peut rire, danser, on peut s’isoler et plonger dans des pensées graves. Mais à Mens alors ! on est invité à ne pas échapper à ces états, puis à en changer. On ne peut pas s’ennuyer.
Je cite G Steiner : « Il y a dans la réconciliation, comme dans la venue du messie, juste l’ombre d’un certain ennui. »
Comme je suis responsable, si je ne veux pas de réconciliation au sens de l’affaissement du sens et du désir, alors j’entre en confrontation avec le désir consensuel du seul plaisir, de la fête. La confrontation existe avec le public, les équipes, les partenaires, les artistes. L’enjeu est de faire de cette tension une tension positive. Ce qu’il est si bon de partager est alors le plaisir d’une construction politique, culturelle, belle : une réalisation collective qui soit aussi une réalisation personnelle.
On peut (doit ?) se passer de la tentation d’une mièvre réconciliation, où les désirs et les talents s’érodent. En revanche, on ne peut se passer d’amour. Comme disait un spectateur « Mens alors ! est le festival des gens gentils ». Je reconnais que ça puisse agacer…
Je comprend alors que derrière nos actions de lien social, puisse couver un certain nombre de questions et parfois une certaine tension. Dans la rue j’ai entendu des jeunes un peu agressifs dire « C’est facile les paraplégiques. » Facile ? Non. C’est plus facile de les laisser de côté. Ce ne fut pas facile pour eux ou pour nous de donner des personnes handicapées et leurs désirs intimes en spectacle (improvisation pendant le bal rigodon, Versailles story avec la complicité d’Emanuelle Cordoliani, de ses comédiens et chanteurs, Sylvain Groud, Renaître au parfum qui fait l’ombre douce et exposition désir d’enfant). L’exposition montrée cette année (J Bidermann et A Marvillet) le montre admirablement. Et ce ne fut pas plus facile de les faire danser avec d’autres danseurs « non handicapés » (Juha Marsalo, Déviation de parade). Montrer c’est donner une place. Donner une place c’est tout l’enjeu. Et leur façon de « dire » rejoint alors la cruauté à la mode du slam. La violence suscitée était connue. De même, à deux occasions nos propositions ont pu paraître « intrusives » : lors de la recherche de lieux privés, d’appartements pour les têtes à têtes ou la déviation de parade ; et lorsque nous avons sollicité l’apport chez les stagiaires d’un projet personnel.
Ces sollicitations, comme la recherche d’hébergeurs, d’objets rares et précieux, etc. font les espaces neufs, encore inexplorés, soudain partagés, qui irriguent Mens alors ! Mais leur exploration se heurte d’abord à la méfiance. Perçues autrement dans la dernière ligne droite, quand les équipes s’activent un peu partout, les portes s’ouvrent enfin… L’intrusion d’hier est alors une joyeuse occasion de partager, de créer la surprise, de participer, d’être valorisés…
Ainsi ce qui, dans un premier temps et sur la proposition d’un artiste, peut dérouter, est ce qui, selon le pari que nous faisons, crée le lien entre l’œuvre et le village, l’œuvre et les gens, l’œuvre et son contexte, indissociables désormais, générateurs d’un moment unique et précieux.
Une Université d’été sur les pratiques artistiques ? Sur la démocratisation de l’art ? Sur le (dé)cloisonnement culturel de la population rurale ? Sur la place de la jeune création artistique française dans les circuits actuels de création et de diffusion ? Sur les liens entre art et lien social ?
Ni l’un ni l’autre mais tout cela à la fois. Il n’est pas nécessaire de spécialiser artificiellement un festival pour qu’il rayonne. Il n’est pas nécessaire d’attirer des dizaines de milliers de personnes pour donner du sens à la rencontre avec l’art.
A l’heure du micro crédit, des consommations équitables, des énergies renouvelables, des mutualisations de moyens ou loisirs alternatifs, Mens alors ! affirme en un lieu l’intérêt d’une expérience artistique et sociale. Mens alors ! est un laboratoire pointu, responsable et solidaire. Mis en œuvre par des bénévoles pendant leurs vacances.
Vous êtes bien sûr de vous, ne serait-ce pas une manifestation un brin prétentieuse, orgueilleuse ou péremptoire ?
Non, c’est impossible car c’est une œuvre collective, remise en cause si souvent qu’elle est modeste. Un festival si incertain qu’il est joyeux de le voir exister. Une réthorique écrite à plusieurs voix dissonantes.
Le festival peut déplaire mais pas ignorer les avis et les dédaigner.
Alors, clairement, il apparaît que l’art est une source inestimable d’animation, de décloisonnement, de dynamisme, d’élévation, de renforcement… du sens, des liens, des regards, du désir, des pratiques, des termes de l’échange, de l’activité économique. Mens alors ! défend consciencieusement la mise en mouvement de tous ces phénomènes en même temps… et de manière ordonnée, fluide et cohérente.
Devant un programme aussi hétéroclite, une question me vient, quelle en est la cohérence ?
Elle est artistique et humaine, de l’ordre du voulu et du ressenti. Elle est construite dans le collectif, les frictions et les confrontations aux autres. A Mens alors ! il y a quelque chose de la « couleur des voyelles », d’un embrasement risqué (car on aime ou pas) et « je est un autre », heureux du voyage. Le projet de Mens alors ! n’est pas naïf, il est optimiste.
Au-delà d’un débat sur l’art, le festival pose une question plus large ayant trait aux rapports sociaux et à la place – la légitimité ?- de l’autre, sous la forme de telle ou telle association, de telle ou telle forme de langage. La communion un temps subie déplace des lignes. Réactif, le spectateur ne tarde pas à devenir actif.
Certains préjugés ayant la vie dure, cette interrogation, ces débats sur la forme interroge la place des gens : de ceux qui aime le jazz ou pas, à ceux qui aime le rock, la danse ou pas… La question se déplace et appréhende tour à tour la place des jeunes, des anciens, des enfants en bas âge, des festivaliers, des étrangers, des handicapés… C’est incroyable comment le fait d’être « dansable » ou « écoutable » pour une musique peut violemment heurter la conscience et donner le goût du combat. Soyons fiers que rien (ou presque) de tout ce qui est emprunté n’ait été cassé ou perdu. Soyons conscients du calme retrouvé des montagnes. Soyons fiers de ne pas avoir menti en collant des étiquettes mensongères sur des spectacles difficilement « classables ».
Suivre le conseil de Pierre Soulages (page 2) et échapper aux explications, ce n’est pas fuir. C’est préserver l’art et la qualité de sa réception par le public. Cette qualité est celle de la liberté, laissée à l’interprétation de chacun, et crée un mouvement de bouillonnement merveilleux sur le seuil duquel certains clivages, certains désirs (pas toujours positifs) prennent ombrage d’un manque de repères. Les choses ne sont ni blanches, ni noires, et l’art flotte, multicolore. La chance que nous avons à Mens alors ! c’est de bien voir les bords, les failles et la fragilité de notre entreprise. Cela décuple nos efforts et notre plaisir.
06-06-08
UN TEL ESPACE DOIT VIVRE
Tous les artistes le disent : un tel espace doit vivre. Les spectateurs en redemandent. Les élus locaux appellent à son développement. Le bénévolat, en qui peu de gens croyaient il y a six ans, façonne une équipe assurant aux spectateurs nombreux une prestation « professionnelle » et « haut de gamme ». Les journalistes, quand ils viennent, y reconnaissent un havre de paix, une utopie, le luxe réjouissant d’un espace d’expérimentation ouvert et joyeux.
Loin des grandes messes, des grandes foires et des tours d’ivoire, Mens alors ! met à notre portée des artistes qui se tiennent à la marge, à une marge féconde : Louis Ville, Greg Gilg, Les Barbarins fourchus, Mazalda, Leitmotiv : crescendo de la taverne à l'électro. Des performances avec La Fanfare de la Touffe (60 cuivres pour non-musiciens), Bampots (hymnes punk en fanfare), Il pleut (chant napolitain et danseuse espiègle), Blanc sur noir (performer finlandais - Juha Marsalo vu chez C.Carlson), Marc Baron en solo à l'aube… Peut-on vivre de sons, jouer avec des jouets ? Choc nature/culture à Terre vivante - centre d'écologie pratique -. Place à l'intime aussi, lectures de Vies minuscules de Pierre Michon avec Emmanuelle Cordoliani, comédiens et chanteurs baroques…
Riche de ses qualités de chef cuisinier, Mens alors ! remet la création artistique au menu touristique, sans en exclure les habitants.
Mens alors ! déroute, déplace, surprend, fait se croiser les publics qui, en un public, font une population. Mens alors ! assure le show, Mens alors ! rassemble, réjouit, exulte, excite.
Mens alors ! émeut, se touche du doigt, se danse, nous touche, existe et fait exister.
Du chaud au froid, Mens alors ! ouvre des beaux espaces pour l’intime, la poésie, le geste fin.
Mens alors ! accueille les arts hybrides, les gestes sauvages, l’avant-garde joyeuse.
Mens alors ! c’est de la grande culture et l’instant d’après la surprise, l’étrangeté du geste fraîchement inventé. Au croisement de ces faits, de ces objectifs, il y a un esprit, une identité : une incandescence. Mens alors ! est presque indéfinissable mais s’impose comme un laboratoire du micro-crédit que nous pouvons accorder à l’art et à l’action culturelle face à la pauvreté, les misères, la perte de sens : un défi face aux défis des rapports à l’étranger, des rapports entre les générations, entre le loisir et l’aboutissement d’une vie, la contemplation et la consommation, la récession et l’ambition, l’engagement, l’efficacité et les limites de notre action, la globalité et notre présence ici.
A son échelle Mens alors ! répond à ces questions, pour qui en suit le cours.
C’est un festival d’art à taille humaine : un petit joyau triévois, isérois, rhône alpin, français.
C’est un projet portant la responsabilité des promesses qu’il fait et des soutiens qu’il reçoit.
Ceci n’est pas un hymne, c’est la vérité. Pour le croire, il faut ressentir dans la lumière du Trièves et dans le caractère âpre de ses habitants, la possibilité d’un espace ouvert à tous, de tous les âges, transgressant les handicaps. Tous, goûtant, le rose aux joues, les forts contrastes que dessinent le talent d’artistes uniques à l’aube, à toute heure et à chaque instant. Du « sur mesure », du « cousu-main » (Libération 4 août 2008), de petites jauges, des spectacles en tête à tête, la création à proximité, au garage, dans l’entrepôt du caviste, chez la grand-mère ou chez l’ami.
Un festival où la page blanche proposée aux artistes se remplit à plusieurs mains, dans un décor et une humeur de fête. Un festival scénarisé pour que dans la découverte et par surprise, la cohérence née de la diversité apparaisse au grand jour !
Quand les manifestations artistiques peinent à trouver leur public, quand il semble exister DES publics voués à s’ignorer, quand nombreux sont les jeunes artistes au talent exceptionnel qui voient leur horizon bouché… quand une génération de jeunes veut œuvrer dans le secteur culturel sans débouchés, quand le paysage est saturé de propositions, quand l’art n’inspire guère les foules… la saison d’un été dure quinze jours et que les commerces sont dans « le rouge » dix mois de l’année… Quand tous ne peuvent accéder à la consommation ostentatoire… accéder à Mens alors ! c’est facile et extraordinaire.
11-10-07
Paroles, paroles
Témoignent ici des musiciens, des musiciennes, des habitants, des bénévoles, des comédiens, des comédiennes, des amoureux et des prudents... Qu'en pensez-vous ?
Franc du massage !
"j ai eu la chance de recevoir tous vos mails d après festival, les lettres des uns et des autres ça m a été fort agréable
j ai malheureusement pas l adresse de tout le monde, et puis... tout le monde ne me connaît pas mais j avais juste envie de rajouter à vos discussions que c'était pour moi ma 4ème participation au festival
que je trouves a chaque fois là bas une fraîcheur que je trouve rarement ailleurs et qu elle est précieuse
sur les 4 ans j ai vu cet évènement s ancrer au niveau local
je dois dire que cette année je me serai passé des quelques "stars" qui n'ont et d'une pas besoin de mens et de deux mens n'a pas besoin d eux et je me suis toujours dit que cela n'apportait que peu de choses sinon rien au festival
à chaque fois que je me suis trouvé bien à mens c'est devant des propositions fragiles, risquées, ... j ai sûrement personnellement besoin de ça mais je me dit que on gagne en travail de proximité avec ce genre de proposition
dernière chose, attention à l'autosatisfaction, c'est super ce que vous faites tous mais ça a encore plus de valeur quand cela nous saute aux yeux plutôt que l'on nous le dise un soir sur deux
enfin je terminerai en te disant de faire passer le message si tu pense que c'est judicieux et que bien évidemment je serai ravi de participer à une cinquième édition avec de nouvelles choses"
Mathias Forge, tromboniste et masseur sonore officiel de Mens alors !
http://www.uneportedansledos.com/
Une musicienne témoigne
« Pour caractériser ce festival que j'ai découvert, ce sont des échanges multiples et forts avec le public, les habitants, les hébergeurs, une grande diversité de programmation, non seulement par l'interdisciplinarité, mais par la richesse et la variation dans chaque discipline.
Une impression de tourbillon artistique, de joie, de générosité partagée, de turbulence car le public est en permanence happé, notamment par le off.
Je me suis sentie un peu un électron libre et décalée par rapport au reste de la programmation et des artistes côtoyés. Cette impression n'était pas désagréable, elle a plutôt attisé ma curiosité. En ce qui concerne notre concert, sur les termes de échange et création, c'est surtout l'échange qui paraît tout de suite : échange fort avec le public, avec les quelques artistes présents, impression d'une certaine communion dans un lieu donné, dans un temps donné, et avec un public donné. On peut dire qu'il y a eu création de cet instant, probablement facilité par l'ambiance de générosité de donner qu'il y a dans ce festival. A très bientôt. »
Delphine Anne, altiste, interprète, membre d’orchestre, improvisatrice et pédagogue
Un concert, une exposition...
Liens noués entre des musiciens et des habitants
A Menglas, Sangui sorba chez l’habitant, c’est Mens Alors ! et le goût de l’hospitalité. Une longue histoire commencée en 2004 au Temple de Mens.
Liens noués entre des plasticiens et des résidents de la Villa Claude Cayeux, eux-même plasticiens, des enfants et le public
Au Percy, Sylvain Kassap rencontre Charlotte Testu, clarinettes et contrebasse ont fait des étincelles. Le danseur Sylvain Groud a présenté Bataille intime inspiré de Topor avec le comédien Bruno Bayeux. Ce fut l’occasion choisie pour le vernissage de « Désir d’enfants » exposition réalisée par les résidents de la Villa Cayeux.
« J'ai beaucoup apprécié le travail avec Mens alors ! Les résidents aussi, c'était le cadre idéal pour accueillir cette expo - encore frêle, fragile. Le public fin, sensible, s'est laissé toucher, courageux. Il s'est concentré sur l'essence de l'humain, les échanges ont été riches. Oui, je recommencerai, c'est clair. Merci pour tout. »
Bettina Steiner, plasticienne, coordinatrice du projet d’exposition
Bettina Steiner a conduit le projet d’art plastique de l'exposition "désir d'enfants", créée par un groupe de résidents de la Villa Claude Cayeux aux côtés de Chloé Vargoz, Marie Garde, Camille Nicolle et Héléna Amalric, étudiantes aux Beaux Arts de Lyon et avec le concours de Paatrice et MonaLison, performers, diplômés des Beaux arts de Rouen.
Une exposition encadrée de deux spectacles, sertie de deux diamants
Un fil tressé entre écriture et improvisation, entre musique, danse, théâtre et art plastique
Cette exposition a été présentée du jeudi 9 au samedi 11 août, à la Grange du Percy. Cette grange accueillait également la résidence de la Cie Sylvain Groud : le spectacle Bataille intime et les ateliers menés avec les personnes handicapées de l’ermitage Jean Reboul.
Au cours de cette après-midi au Percy, le vernissage était « encadré » par les écritures très fines et contrastées, du spectacle Bataille intime et du duo de musique contemporaine créé par Charlotte Testu et Sylvain Kassap.
La prise de la Bastille
La densité : voilà le mot qui correspond à ce que nous avons vécu, dans ce Château investi de toute part par un public fuyant la pluie, avide de spectacles…
Avant le repas, où 400 personnes investirent le moindre espace libre de ce magnifique château, les stagiaires improvisateurs d’Olivia Grandville et Lê Quan Ninh, puis les maîtres eux-même, transformèrent le salon en un terrain d’expérimentation à la fois étrange et réconfortant. Les lignes et les sons se croisaient librement.
Un peu plus loin, les publics descendaient par grappes dans la cave pour y rencontrer l’univers singulier de Greg Gilg entre poèmes et chansons. Un moment de grâce qui se passe de mots :
« Très bon souvenir de Mens Alors ! 2007. Face au problème de météo, chacun avait l'air de donner toute son énergie pour que ça se passe bien. J'ai pu faire ce que j'ai voulu. Je pense aussi que je l'ai bien vécu parce que la rencontre s'est faite avec un public « pêchu » et content, et qu'on était tous dans la même envie de se faire plaisir. En tous cas tous le monde a été gentil et prévenant avec moi, merci les gars et les filles.
Pour une prochaine fois, j'aimerais pouvoir rester plus longtemps, et pourquoi pas travailler sur un projet en groupe sur un thème, une idée. Un atelier.»
Greg Gilg, chanteur, violoncelliste et guitariste
A la nuit tombée, les musiciens de Imuzzic se mirent à jouer dès que la pluie s’arrêta : Octobre avec un lyrisme inspiré de chants de la guerre d'Espagne, arrangés par Charlie Haden…
Pendant ce temps, dans le Château, puis : mémorable Klezmer on the rock avec les Alcolytes, une soirée inimaginable quelques heures auparavant, des danses endiablées jusque tard dans la nuit.
Le lien avec le pays
«Le plus fort ce fut les liens tissés avec les « vrais mensois »... grâce à l'accueil des deux maisons de retraite, aux familles en visite, aux répétitions dans les champs de Prébois... J'ai eu le sentiment très profond d'une certaine forme d'appartenance au pays... Car cela a aussi provoqué des projets : revenir cet hiver pour inventer une fête de Noël différente à la maison de retraite avec l’envie d’y associer deux autres musiciens, venus comme ça, de plein coeur, nous rejoindre Willy (psychomotricien engagé à ses côtés) et moi. Le dernier dimanche, faire un "au revoir " en musique... pas sous forme de concert , mais proche de chacune des personnes, en accompagnant leur désir de telle ou telle chanson, Willy et moi les invitant à danser... c'était tout simple, cela n'a demandé aucune organisation spéciale.... ça rentrait dans l'ordre des choses joyeuses et possibles !
L'amitié avec Nadine Cros (thérapeute salariée de la maison de retraite) a débouché sur une réelle envie de travailler ensemble.... monter des stages communs (en dehors du travail en maison de retraite) bien sur, cela ne regarde pas " Mens alors !" mais c'est le projet « Obiou » de Mens alors ! qui a permis cette rencontre... et c'est du tangible, ça, en terme d'échange et création !
Et puis la rencontre avec Dédé (Delus, cavalier et hébergeur à Prébois)... les prémices d'un travail "chant/ dressage" qui inclue l'acoustique du plateau du Trièves, qui salue les montagnes comme ré percutantes et premier rôle d’une pièce… Cette rencontre a donné l'envie d'un travail de fond, avec d'autres chevaux, d'autres cavaliers, d'autres chanteuses (un choeur à faire répéter ?).
Globalement, ce que j'ai ressenti de bien réel, c'est que la vérité de cette semaine magique c'est l'approfondissement des relations, dans la création, dans le temps passé à se retrouver pour travailler dans l'urgence et du coup, dans une forme de densité qui me plait sacrément bien ! »
Anne-Laure Poulain, chanteuse et intervenante à la Maison de l’Obiou













